Rapprocher les sciences de l'évolution, la médecine et la santé publique

 

La médecine évolutionniste n’est pas une nouvelle spécialité médicale, ni une fantaisie clinique ou thérapeutique alternative, il s’agit d’un outil conceptuel pour l’étude des maladies, de leurs origines lointaines, de leurs répartitions et de leurs variations.

Les sciences de l’évolution regroupent toutes les disciplines de la biologie qui s’intéressent à l’adaptation des individus et à la transformation progressive des populations dans leur environnement. Depuis le « Transformisme » de Lamarck, la « Sélection Naturelle » de Darwin et la découverte de l’ADN, il y a eu les progrès fulgurants de la génomique et de la biologie moléculaire, et, plus récemment, la découverte des mécanismes épigénétiques de notre plasticité phénotypique, c’est-à-dire les processus non génétiques à l’origine des adaptations et inadaptations de nos organismes aux changements environnementaux. Il faut bien parler au pluriel des sciences de l’évolution, car elles sont devenues une mosaïque de secteurs de recherche très prometteurs dans tous les domaines de la biologie.

Curieusement, la médecine est restée à l’écart de cette effervescence pour de multiples raisons liées à son histoire et à son obligation d’agir sur des pathologies où l’urgence est sans rapport avec la temporalité d’une « pensée évolutionniste ». Les sciences de l’évolution n’ont toujours pas été intégrées à l’enseignement des facultés de médecine, et une courte enquête nous a révélé l’ignorance des médecins sur ces sujets. 

Outre Atlantique, George Williams et Randolph Nesse ont publié en 1994 l’ouvrage de référence de médecine évolutionniste « Why we get sick » qui n’a été traduit en Français qu’en 2013. Du côté français, sous l’impulsion de M. Raymond et F. Thomas des liens ont été établis entre le CNRS et la société américaine de médecine évolutionniste. En France, le premier symposium sur ce thème s’est déroulé en 2011 à Montpellier (en anglais). Un enseignement de Médecine Evolutionniste de niveau doctorat est dispensé depuis cette année à Dijon, et en cours de validation à Lyon. Une nouvelle collection d’ouvrages universitaires sur ce thème a vu le jour en 2013. Les projets et recherches réunissant médecins-chercheurs et biologistes de l’évolution concernent désormais des sujets aussi variés que cancer, sommeil, inflammation, ménopause, alimentation et maladies infectieuses…

Enfin, l'Institut Environnement Ecologie du CNRS qui finance des Réseaux Thématiques Pluridisciplinaires pour une durée de trois ans, vient de donner son accord pour un tel RTP sur le thème de la médecine évolutionniste. Ces RTP consistent à faire réfléchir ensemble des équipes de recherche et des scientifiques de différentes disciplines autour d’un thème particulier ou d’un objectif clairement défini. Dans ce cas, il s’agit de promouvoir le rapprochement entre la pensée évolutionniste, la pensée clinique et la pratique médicale. 

En réalité, la réflexion évolutionniste a déjà modifié quelques pratiques, citons-en ici quelques exemples parmi les plus connus.

La théorie hygiéniste suggère que l’hygiène, l’asepsie, l’environnement abiotique des villes par perte du contact avec la terre, les antibiotiques, etc., ont certes contribué à prévenir de nombreuses maladies, mais le prix de ce progrès est un accroissement des maladies allergiques, inflammatoires et auto-immunes. L’une des applications concrètes de cette théorie est un traitement efficace de la maladie intestinale auto-immune de Crohn par un parasite, afin de « détourner » l’attention du système immunitaire.

La récente redécouverte du microbiote intestinal et de toutes ses fonctions vitales a été le véritable déclencheur d’une réflexion évolutionniste autour de nouvelles maladies « environnementales » telles que l’obésité. On a désormais établi le lien entre l’épidémie d’obésité, l’augmentation du nombre de césarienne et la pratique généralisée de l’allaitement artificiel. Les césariennes privent le nouveau-né du contact avec le microbiote de la filière pelvi-génitale de sa mère, et le lait en poudre le prive des produits microbiens du lait maternel. La recommandation de ne plus stériliser les biberons est une tentative de remédier partiellement à ce déficit !

Dans un autre registre, on recommence à « respecter » la fièvre, comme on l’apprenait aux étudiants en médecine, il y a quelques décennies, car elle est un produit de l’évolution pour nous protéger des infections. Les recommandations de limiter les traitements antibiotiques n’ont pas qu’une raison économique, il s’agit surtout de limiter le phénomène préoccupant d’antibiorésistance, preuve tangible des lois de l’évolution. Le meilleur traitement actuel de la gravissime colite pseudomembraneuse consécutive à un traitement antibiotique est la transplantation fécale qui consiste à réensemencer l’intestin avec un microbiote neuf !

Les maladies de la sénescence s’expliquent de mieux en mieux par la connaissance de la « pléiotropie antagoniste » qui signifie qu’un même gène peut avoir un effet bénéfique chez les jeunes et un effet néfaste à un âge avancé. L’évolution privilégie toujours la reproduction aux dépens des réparations de la survie, la sélection naturelle ne « voit » donc pas les maladies qui surviennent après la période reproductive. Les exemples sont nombreux. Le calcium bénéfique pour la construction et la robustesse osseuses des jeunes devient nuisible lorsqu’il se dépose sur les artères de l’adulte. La testostérone, très utile pour le succès reproductif, devient un facteur de risque du cancer de la prostate. De la même façon, la mutation BrCa1 favorise la fertilité des femmes et devient ensuite un facteur de risque du cancer du sein.

Sans multiplier les exemples, il faut bien comprendre l’intérêt d’une pensée évolutionniste pour la médecine du futur, car les maladies qui nous intéressent aujourd’hui n’ont plus la temporalité des maladies d’hier. Le nouveau paysage pathologique est celui des maladies « lentes » : tumorales, auto-immunes, psychiatriques, métaboliques et dégénératives. Le décodage des conflits entre notre génome, notre épigénome, nos synapses, nos métabolismes, d’une part, et les changements brutaux et récents de notre environnement et de nos modes de vie, d’autre part, constituent le cœur de la médecine évolutionniste. Il s’agit d’une médecine environnementale au sens le plus large et le plus biologique du terme.

Force est de constater qu’il faut des investissements financiers, humains et technologiques, de plus en plus importants pour gagner de moins en moins d’années-qualité de vie. Devant cet écueil, et même en acceptant notre finitude, les médecins n’ont pas d’autre choix que celui d’une nouvelle audace conceptuelle. La médecine évolutionniste peut y contribuer. Il faut évidemment commencer par enseigner les sciences de l’évolution en faculté de médecine…

 

Luc Perino - Le Monde - 24 mars 2014